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Samedi 12 juin 2010 6 12 /06 /Juin /2010 16:17

Alors que le sommet Afrique-France de Nice, placé pour la première fois sous l’hospice des affaires avec la présence de nombreux chefs d’entreprises, s’est achevé sans aucune annonce importante, l’Institut Montaigne publie à cette occasion un rapport intitulé Afrique-France, réinventer le codéveloppement. Pensant y trouver une nouvelle contribution sur la politique migratoire et son lien supposé avec le développement des pays source d’immigration, nous nous sommes penchés sur ce document. Mais après une critique en règle, et largement justifiée, de la politique actuelle de codéveloppement, le rapport se révèle en fait être un véritable plaidoyer en faveur de l’implantation des entreprises françaises en Afrique, au nom du développement du continent bien sûr, mais surtout au nom du besoin vital de croissance auquel la France doit faire face avec encore plus d’acuité en ces temps de crise économique.

 

La longue mutation du codéveloppement

 

Décidément, le concept de codéveloppement aura connu les interprétations les plus diverses depuis son invention dans les années 60. A l’origine, le concept est conçu comme une démarche de concertation à établir avec les pays du Sud pour mieux prendre en compte leurs besoins, dans le cadre de la politique française de coopération au développement. Il s’agissait donc de proposer une politique d’aide au développement plus adaptée, et aucune référence n’était faite à l’immigration. Après une tentative de mise en œuvre avortée sous le très bref mandat du secrétaire d’Etat à la coopération Jean-Pierre Cot au début des années 80, le codéveloppement retombe dans l’oubli jusqu’à la fin des années 90, date à laquelle il réapparait avec un sens nouveau, hérité des premiers dispositifs d’aide au retour des migrants expérimentés dans les années 80.

Entretemps, le choc pétrolier et passé par là, consacrant la fin des 30 glorieuses, et le phénomène migratoire émerge comme une question de plus en plus sensible dans l’opinion. La gauche au pouvoir s’en saisit alors avec la publication en 1997 du « Rapport de bilan et d’orientation sur la politique de codéveloppement liée aux flux migratoires » qui consacre une nouvelle approche de la politique migratoire, qu’on appelle aujourd’hui l’« approche globale ». Il s’agit d’envisager le fait migratoire en lien avec le déficit de développement des pays d’origine des migrants. Cette réflexion menée par Sami Nair à la demande du gouvernement Jospin débouche sur deux idées majeures: a) il faut s’appuyer sur les migrants présents en France pour encourager le développement de leur pays d’origine ; b) le développement des pays source va mécaniquement entrainer une baisse de l’immigration. Malgré le fait que cette dernière affirmation ait été largement remise en cause par de nombreuses recherches depuis le rapport Nair*, cette approche du fait migratoire a au moins le mérite de proposer une approche nouvelle, préconisant notamment d’encourager et d’organiser les mobilités afin de permettre aux pays d’origines de mieux bénéficier des transferts matériels et surtout immatériels (savoirs, technologies etc.) des migrants.

Mais cette politique de codéveloppement va rapidement connaitre une nouvelle mutation, sous l’impulsion de la droite cette fois-ci. Cette nouvelle approche est dictée par l’évolution de l’opinion publique française, et notamment par la diffusion des idées d’extrême-droite révélée par la présidentielle de 2002. Il s’agit d’afficher davantage de fermeté et d’efficacité dans la « maitrise des flux migratoires », concept largement illusoire lui aussi, puisque de nombreux travaux ont mis en évidence la déconnexion entre la réalité des flux et l’ensemble des dispositifs préventifs ou sécuritaires de lutte contre l’immigration**. Toujours est-il que le codéveloppement est réinterprété à la fois comme un moyen de s’appuyer sur les flux financiers privés des migrants à destination de leur pays d’origine, pour compléter voire pour soulager la charge que fait peser l’aide publique au développement sur le budget national, et surtout comme un moyen de faire de cette aide publique un instrument de pression sur les pays source en subordonnant certaines lignes de crédit de l’aide au durcissement des critères d’immigration légale et à la coopération dans la lutte contre l’immigration illégale. Avec l’ajout de cette nouvelle dimension dans le dispositif, le codéveloppement est cyniquement rebaptisé « développement solidaire », et sa mise en œuvre est bien entendu confiée au nouveau Ministère de l’Immigration et de l’Identité Nationale.

 

Le codéveloppement comme outil de maitrise des flux migratoires, une politique publique inadaptée et contradictoire

 

Si les termes du rapport publié par l’Institut Montaigne pour « réinventer » le codéveloppement sont plus mesurés, ses auteurs semblent partager jusqu’à un certain point notre scepticisme à propos de l’usage qui est fait du codéveloppement depuis le rapport Nair de 1997. Le rapport dénonce ainsi « des moyens sans rapport avec l’ambition initiale » et insiste sur la faiblesse des crédits alloués aux dispositifs d’aide aux initiatives des migrants en les comparant au coût des reconduites à la frontières, soulignant ainsi la dimension largement cosmétique de cette politique publique. Plus globalement, il pointe la contradiction essentielle de cette politique, à savoir le fait que le développement des pays source encourage, au moins à court et à moyen termes, les mobilités et les migrations. L’idée de tarir les flux par le développement des pays sources, qui sous-tend le concept de codéveloppement depuis les années 90, est donc totalement erronée. En revanche, et c’est là que se situe l’opportunité d’établir un cercle vertueux, les mobilités contribuent fortement au développement des pays source, comme des pays d’accueil des migrations. La principale qualité de ce document se trouve donc dans cette critique argumentée de la politique actuelle de codéveloppement et dans l’éloge qui est fait de la mobilité, dont le rapport souligne les apports essentiels en termes d’échanges matériels et immatériels, de partage de compétences et de transfert de savoirs. Il faut toutefois souligner que ce document est loin d’être le premier à réaffirmer cette idée, qui est aujourd'hui admise comme une évidence par tous les spécialistes des migrations. On constate pourtant que les contraintes, notamment administratives, qui pèsent sur la mobilité des migrants n’ont jamais été aussi fortes…

 

Une nouvelle conception : le codéveloppement en faveur des investissements privés français en Afrique

 

Une fois passée la première partie consacrée à cet état des lieux critique du codéveloppement, les véritables intentions des auteurs de ce document se font plus explicites. Pour justifier la nécessité de « réinventer le codéveloppement », le document évoque les critiques aussi bien ultralibérales qu’altermondialistes faites à l’aide, et s’étend surtout sur les potentialités du continent africain en termes de croissance économique sans que l’on comprenne clairement si ces potentialités sont prometteuses pour l’Afrique elle-même ou plutôt pour ses principaux « partenaires » économiques dont la France. Citant abondamment la littérature de Jean-Michel Severino, qui vient de quitter la direction de l’Agence Française de Développement ***ce qui explique sans doute son optimisme déconcertant quant à la situation du continent et au bilan de la politique française de coopération, le rapport décrit, selon ses propres termes « un paysage résolument optimiste de la situation économique africaine ». Il souligne pourtant quelques lignes plus loin que l’Afrique subsaharienne demeure le « sanctuaire » de l’extrême pauvreté dans le monde… Convenons que se féliciter d’une telle situation relève d’une conception pour le moins curieuse de l’économie!

 

En fait, ce n’est pas la situation économique de l’Afrique proprement dite dont ce rapport fait l’éloge, mais bien les immenses potentialités qu’elle revêt pour les agents économiques étrangers. La suite du document est consacrée à un tour d’horizon des principaux investisseurs étrangers en Afrique, autrement dit du point de vue des auteurs, des concurrents de la France dans la quête des immenses ressources africaines. La Chine, l’Inde et le Brésil sont ainsi passés en revue, même si le rapport confirme le fait que « la France garde une place privilégiée en stock de capital en Afrique » avec 7,7% du stock total d’investissements directs étrangers en Afrique, derrière le Royaume-Uni et les Etats-Unis mais très loin devant la Chine (0,6% seulement). Ce constat relativise au passage le tableau alarmiste que dressent parfois les autorités françaises d’une France marginalisée face à la concurrence féroce de la Chine sur le continent africain.

 

Pourtant, les préconisations de ce rapport sont essentiellement tournées vers l’implantation des entreprises françaises en Afrique, perçue comme un des moyens privilégiés de soutenir la croissance française dans les années à venir : « L’Europe, et nous nous appuierons d’abord sur l’exemple et les aspirations de la France, a besoin de doubler le rythme de croissance de son PIB si elle veut maitriser durablement son chômage, le service de ses dettes et le financement de ses acquis sociaux. […] Un défi dont l’Afrique peut devenir l’une des solutions ». Si « l’exploitation des matières premières africaines par des sociétés du Nord ou l’accueil de réfugiés politiques ne sont pas des politiques de codéveloppement », en revanche, la participation des entreprises françaises dans des « secteurs indispensables au développement de l’Afrique tels que les transports, l’énergie, l’assainissement, l’eau, la santé, l’éducation ou encore le logement » doit être encouragée. Autrement dit, il faut renforcer encore davantage le contrôle des entreprises françaises sur un certain nombre de services publics dans les pays africains. Les nombreux exemples de privatisation de services publics au profit de groupes français dans différents pays d’Afrique francophone ont pourtant mis en évidence les risques de dérives extrêmement préjudiciables pour les économies locales, tant au niveau de la qualité du service fourni que de la situation des finances publiques****.

Enfin, le traditionnel catalogue de propositions concrètes qui constitue la fin du rapport met fin à toute ambiguïté, s’il en subsistait encore. En dehors des habituelles propositions relatives à la bancarisation et à l’optimisation des transferts financiers des migrants, à l’organisation des mobilités et aux transferts de savoirs et de technologies, qui figurent dans chacun des nombreux rapports produits sur le codéveloppement depuis 15 ans mais qui n’ont jamais été mises en œuvre, on retrouve surtout des propositions permettant de favoriser les investissements privés des entreprises françaises en Afrique. Il est ainsi suggéré de « transformer graduellement l’aide publique aux secteurs productifs en garanties pour les investissements réalisés par les acteurs privés », de « mettre le private equity (ou capital-investissement) français au service du codéveloppement » ou encore de « créer un fonds d’investissements pour le codéveloppement abondé par les produits d’épargne des migrants » afin de garantir les prêts aux entreprises qui souhaitent investir dans leur pays d’origine…

 

L’Institut Montaigne, un observateur peu objectif des relations économiques franco-africaines

 

Il est surprenant de retrouver dans un document consacré au codéveloppement un tel catalogue de promotion des investissements français en Afrique, propositions qui paraissent bien éloignées du champ de la politique migratoire dans lequel s’inscrit habituellement la question du codéveloppement. Mais l’examen de la source de ce rapport permet d’éclairer ce choix de « réinventer le codéveloppement » au profit des intérêts économiques français en Afrique. L’Institut Montaigne est en effet un des think tanks, ou clubs de réflexion, les plus influents de la vie politique française. Considéré comme proche de la droite pour certain, du parti socialiste pour d’autres, tout le monde s’accorde pour qualifier ses orientations idéologiques de libérales. Et pour cause, car l’Institut Montaigne est, comme tous les clubs de réflexion de ce type, tributaire de la générosité de ses financeurs, généralement privés. Or, les généreux mécènes de l’Institut Montaigne ne sont autres que les plus grandes entreprises françaises, dont la plupart ont d’énormes intérêts en Afrique : Areva, Bolloré,  Bouygues, Dassault, EADS, Total,  Vivendi, Sanofi-aventis, Veolia Environnement, Vinci,  Air France KLM, GDF Suez, mais aussi de nombreux établissements financiers, ou encore l’Assemblée des Chambres Françaises de Commerce et d'Industrie. Enfin, le rapport-même est issu du travail conjoint du fondateur de l’Institut et président d’honneur d’AXA Claude Bébéar, et de Lionel Zinsou, président du comité exécutif de PAI Partners. PAI Partners qui n’est autre que le leader européen du capital-investissement, autrement dit du fameux private equity si ardemment préconisé par le rapport pour relancer la croissance en Afrique et surtout en France. Dans les affaires comme ailleurs, on est donc effectivement jamais mieux servi que par soi-même !

 

Camille Louis-Bruno

 

 

*Voir notamment T. Lacroix,, Les trois co-développement : articulations et mutations, in Accueillir n°244, décembre 2007

**Voir notamment H. De Haas, «Des mythes tenaces, in Courrier de la Planète n°81-82, juillet-décembre 2006, p. 84-88

***Principal opérateur de la politique française de coopération et d’aide au développement

****Voir par exemple le cas de la cession de la fourniture d’eau et d’électricité au Mali au groupe Bouygues dont l’échec à coûté 11 millions d’euro au contribuable malien (B. Pérez, Le Mali reprend à Bouygues le contrôle de l’eau et de l’énergie, Le Courrier, 12 Novembre 2005)

Par Camille Louis-Bruno - Publié dans : France-Afrique et Françafrique
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