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Jeudi 24 juin 2010 4 24 /06 /Juin /2010 15:47

En cette période de crise économique et budgétaire, alors que le projet de réforme des retraites annoncé par la majorité suscite l'indignation des syndicats comme de l'opposition, et que par ailleurs les scandales mettant en cause l'éthique de certains hommes politiques se multiplient (affaire Boutin sur le cumul des rémunérations, affaire Blanc sur les 12000 euro de cigares aux frais du contribuable qui ne sont pas sans rappeler le récent cas Joyandet et ses 120 000 euro de location d'un jet privé haut de gamme pour un déplacement ministériel, et enfin et surtout affaire Woerth-Bettencourt qui soulève de graves questions sur les collusions entre pouvoir politique et économique), le gouvernement et sa majorité parlementaire semblent avoir trouvé un sujet de préoccupation bien plus important pour l'avenir de notre pays : le football.

 

Non content de voir la grotesque épopée des Bleus en Afrique du Sud occuper la quasi-totalité de l'espace médiatique, occultant ainsi les scandales évoqués plus haut qui ne provoquent justement aucun scandale, la majorité présidentielle a décidé d'afficher un volontarisme exemplaire sur cet épineux sujet touchant non seulement au sport, mais surtout au thème de prédilection de la droite en difficulté : l'identité nationale. Et cette reprise en main d'une question sportive par les plus hautes instances politiques du pays ne se limite pas à un simple affichage fait de déclarations fortes et de gesticulations symboliques, elle se traduit également en actes politiques concrets, occupant ainsi une place notable dans l'agenda présidentiel et parlementaire, au détriment d'autres sujets bien plus importants tels que... à peu près tous les autres sujets possibles et imaginables.

 

Ainsi, on découvre aujourd'hui dans la presse que le chef de l'État a « pris les choses en main » en convoquant trois de ses ministres, dont le premier d'entre eux François Fillon, pour une « séance de travail collective » qui a occupé le président et ses trois ministres tout l'après-midi, et dont ne sont ressorties que des déclarations fermes mais totalement dénuées de sens au regard de la stricte indépendance de la Fédération Française de Football vis-à-vis du pouvoir politique. Mais non content d'avoir consacré une demi-journée de travail à cette affaire capitale pour l'avenir du pays, Nicolas Sarkozy a également accepté de recevoir la star française du ballon rond Thierry Henry, « un joueur qui a toujours représenté les vraies valeurs du sport » selon le député UMP Thierry Mariani, qui n'a visiblement pas été mis au courant des conditions dans lesquelles l'équipe de France s'est qualifiée pour le mondial face à l'Irlande...

 

Mais ce qui choque encore davantage dans ce rendez-vous fixé par le chef de l'État ce jeudi matin, c'est qu'il a été pris en urgence au détriment d'une rencontre programmée de longue date avec les représentants de Coordination SUD, le collectif des ONG françaises de solidarité internationale, afin de discuter des positions françaises pour les prochains G8 et G20. Indignées, les associations concernées se sont fendues d'un communiqué signifiant qu'elles ne se rendraient pas au rendez-vous au rabais qui leur a été proposé en remplacement avec les ministres Alain Joyandet et Bernard Kouchner, dont on connait le faible degré d'influence sur ces grands sujets internationaux. « Pour le Président de la République, recevoir un footballeur est plus important que la situation des trois milliards de pauvres des pays en développement. C'est un très mauvais signal pour la politique de coopération de la France » s'indigne à juste titre le président de Coordination SUD Jean-Claude Vielajus, fustigeant l'indécence de cet ordre de priorité de l'agenda présidentiel.

 

Mais le délire politique autour de ce qui prend désormais des allures d'affaire d'État ne s'arrête malheureusement pas là. Les députés de la majorité se sont eux aussi engouffrés dans la brèche, multipliant les initiatives plus absurdes les unes que les autres. Ainsi, le député souverainiste Jacques Myard, non content d'avoir publié avec douze de ses collègues un communiqué demandant notamment à la ministre des Sports « d'imposer une charte fixant un certain nombre d'exigences pour tout joueur qui porte le maillot national », s'est également fendu d'une proposition de loi suggérant «qu'un joueur ne puisse être sélectionné en équipe de France qu'à la condition d'avoir sa résidence fiscale en France ou dans un État de l'Union européenne» ou encore « que tout joueur soit tenu au respect et à la promotion des emblèmes républicains et du principe de laïcité ».

 

Plus ridicule encore, l'Assemblée a enregistré pas moins de deux demandes de création de commissions d'enquête en 48 heures, ce qui est à notre connaissance totalement inédit dans l'histoire de la Ve République. La première émane du député UMP Jacques Remiller, que les observateurs des relations franco-africaines connaissent en tant que rapporteur de la mission d'information parlementaire sur la politique africaine de la France. Elle concerne « la rémunération des footballeurs, des entraineurs et des sélectionneurs ». Quant à la seconde, elle émane de Marc Le Fur, vice-président de l'Assemblée nationale, et de son collègue UMP Philippe Meunier. Elle concerne pour sa part « l'organisation par la Fédérations Française de Football de la participation de l'équipe de France à la coupe du monde de football ».

 

On ne sait s'il faut s'amuser ou se désoler de ce soudain regain d'activité des parlementaires, qui sont pourtant les premiers à regretter la faible étendue de leur pouvoir de contrôle sur l'exécutif, notamment à travers le nombre très restreint de commission d'enquête auquel ils ont droit par session parlementaire. Seule une commission d'enquête par an en moyenne voit le jour dans notre pays,ce qui s'explique notamment par le fait que l'exécutif dispose de moyens pour empêcher la création de commission d'enquête sur des sujets trop gênants pour le gouvernement ou le chef de l'État. En effet, au nom de la séparation des pouvoirs, la création d'une commission d'enquête est prohibée lorsque les faits concernés ont donné lieu à des poursuites judiciaires, et tant que ces poursuites sont en cours. Il suffit donc que le Garde des Sceaux ordonne au parquet l'ouverture d'une information judiciaire pour étouffer toute velléité d'investigation de la part des parlementaires...

 

Pour rappel, une commission d'enquête parlementaire dispose de pouvoirs importants, notamment celui d'obliger toute personne concernée à être auditionnée sous serment, ce qui n'est pas le cas de la mission d'information parlementaire par exemple. La création d'une commission d'enquête est donc généralement liée à un scandale grave impliquant un examen approfondi des conditions ayant conduit à ces évènements afin d'éviter qu'ils puissent se reproduire. A titre d'exemple, seules deux commissions d'enquête ont été crées sous la législature actuelle (depuis 2007 donc), la première concernant les conditions de libération des infirmières et du médecin bulgares détenus en Libye et les récents accords franco-libyens, et la seconde sur la manière dont a été programmée, expliquée et gérée la campagne de vaccination contre la grippe A(H1N1). La demande formulée par l'opposition de créer une commission d'enquête sur le « scandale » des sondages de l'Élysée n'a en revanche pas pu voir le jour, du fait des pressions et de l'ingérence de l'exécutif sur le travail des parlementaires. Sous la précédente législature, les trois dernières commissions d'enquêtes créées ont respectivement porté sur les sectes, le scandale judiciaire d'Outreau et les conséquences sanitaires et sociales de la canicule...

 

Au regard de cette mise en perspective, l'agitation des députés de la majorité paraît donc encore plus ridicule, et nous semble à même de discréditer encore davantage l'action déjà très timide du parlement en matière de contrôle sur l'exécutif. Décidément, la France est loin d'être une démocratie parlementaire et l'action d'une poignée de députés godillots continue de maintenir le parlement dans la plus totale inertie face à des questions autrement plus importantes pour l'avenir du pays que les tribulations de son équipe nationale de football.

 

Camille Louis-Bruno

Par Camille Louis-Bruno - Publié dans : France - Politique et Société
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Samedi 12 juin 2010 6 12 /06 /Juin /2010 16:17

Alors que le sommet Afrique-France de Nice, placé pour la première fois sous l’hospice des affaires avec la présence de nombreux chefs d’entreprises, s’est achevé sans aucune annonce importante, l’Institut Montaigne publie à cette occasion un rapport intitulé Afrique-France, réinventer le codéveloppement. Pensant y trouver une nouvelle contribution sur la politique migratoire et son lien supposé avec le développement des pays source d’immigration, nous nous sommes penchés sur ce document. Mais après une critique en règle, et largement justifiée, de la politique actuelle de codéveloppement, le rapport se révèle en fait être un véritable plaidoyer en faveur de l’implantation des entreprises françaises en Afrique, au nom du développement du continent bien sûr, mais surtout au nom du besoin vital de croissance auquel la France doit faire face avec encore plus d’acuité en ces temps de crise économique.

 

La longue mutation du codéveloppement

 

Décidément, le concept de codéveloppement aura connu les interprétations les plus diverses depuis son invention dans les années 60. A l’origine, le concept est conçu comme une démarche de concertation à établir avec les pays du Sud pour mieux prendre en compte leurs besoins, dans le cadre de la politique française de coopération au développement. Il s’agissait donc de proposer une politique d’aide au développement plus adaptée, et aucune référence n’était faite à l’immigration. Après une tentative de mise en œuvre avortée sous le très bref mandat du secrétaire d’Etat à la coopération Jean-Pierre Cot au début des années 80, le codéveloppement retombe dans l’oubli jusqu’à la fin des années 90, date à laquelle il réapparait avec un sens nouveau, hérité des premiers dispositifs d’aide au retour des migrants expérimentés dans les années 80.

Entretemps, le choc pétrolier et passé par là, consacrant la fin des 30 glorieuses, et le phénomène migratoire émerge comme une question de plus en plus sensible dans l’opinion. La gauche au pouvoir s’en saisit alors avec la publication en 1997 du « Rapport de bilan et d’orientation sur la politique de codéveloppement liée aux flux migratoires » qui consacre une nouvelle approche de la politique migratoire, qu’on appelle aujourd’hui l’« approche globale ». Il s’agit d’envisager le fait migratoire en lien avec le déficit de développement des pays d’origine des migrants. Cette réflexion menée par Sami Nair à la demande du gouvernement Jospin débouche sur deux idées majeures: a) il faut s’appuyer sur les migrants présents en France pour encourager le développement de leur pays d’origine ; b) le développement des pays source va mécaniquement entrainer une baisse de l’immigration. Malgré le fait que cette dernière affirmation ait été largement remise en cause par de nombreuses recherches depuis le rapport Nair*, cette approche du fait migratoire a au moins le mérite de proposer une approche nouvelle, préconisant notamment d’encourager et d’organiser les mobilités afin de permettre aux pays d’origines de mieux bénéficier des transferts matériels et surtout immatériels (savoirs, technologies etc.) des migrants.

Mais cette politique de codéveloppement va rapidement connaitre une nouvelle mutation, sous l’impulsion de la droite cette fois-ci. Cette nouvelle approche est dictée par l’évolution de l’opinion publique française, et notamment par la diffusion des idées d’extrême-droite révélée par la présidentielle de 2002. Il s’agit d’afficher davantage de fermeté et d’efficacité dans la « maitrise des flux migratoires », concept largement illusoire lui aussi, puisque de nombreux travaux ont mis en évidence la déconnexion entre la réalité des flux et l’ensemble des dispositifs préventifs ou sécuritaires de lutte contre l’immigration**. Toujours est-il que le codéveloppement est réinterprété à la fois comme un moyen de s’appuyer sur les flux financiers privés des migrants à destination de leur pays d’origine, pour compléter voire pour soulager la charge que fait peser l’aide publique au développement sur le budget national, et surtout comme un moyen de faire de cette aide publique un instrument de pression sur les pays source en subordonnant certaines lignes de crédit de l’aide au durcissement des critères d’immigration légale et à la coopération dans la lutte contre l’immigration illégale. Avec l’ajout de cette nouvelle dimension dans le dispositif, le codéveloppement est cyniquement rebaptisé « développement solidaire », et sa mise en œuvre est bien entendu confiée au nouveau Ministère de l’Immigration et de l’Identité Nationale.

 

Le codéveloppement comme outil de maitrise des flux migratoires, une politique publique inadaptée et contradictoire

 

Si les termes du rapport publié par l’Institut Montaigne pour « réinventer » le codéveloppement sont plus mesurés, ses auteurs semblent partager jusqu’à un certain point notre scepticisme à propos de l’usage qui est fait du codéveloppement depuis le rapport Nair de 1997. Le rapport dénonce ainsi « des moyens sans rapport avec l’ambition initiale » et insiste sur la faiblesse des crédits alloués aux dispositifs d’aide aux initiatives des migrants en les comparant au coût des reconduites à la frontières, soulignant ainsi la dimension largement cosmétique de cette politique publique. Plus globalement, il pointe la contradiction essentielle de cette politique, à savoir le fait que le développement des pays source encourage, au moins à court et à moyen termes, les mobilités et les migrations. L’idée de tarir les flux par le développement des pays sources, qui sous-tend le concept de codéveloppement depuis les années 90, est donc totalement erronée. En revanche, et c’est là que se situe l’opportunité d’établir un cercle vertueux, les mobilités contribuent fortement au développement des pays source, comme des pays d’accueil des migrations. La principale qualité de ce document se trouve donc dans cette critique argumentée de la politique actuelle de codéveloppement et dans l’éloge qui est fait de la mobilité, dont le rapport souligne les apports essentiels en termes d’échanges matériels et immatériels, de partage de compétences et de transfert de savoirs. Il faut toutefois souligner que ce document est loin d’être le premier à réaffirmer cette idée, qui est aujourd'hui admise comme une évidence par tous les spécialistes des migrations. On constate pourtant que les contraintes, notamment administratives, qui pèsent sur la mobilité des migrants n’ont jamais été aussi fortes…

 

Une nouvelle conception : le codéveloppement en faveur des investissements privés français en Afrique

 

Une fois passée la première partie consacrée à cet état des lieux critique du codéveloppement, les véritables intentions des auteurs de ce document se font plus explicites. Pour justifier la nécessité de « réinventer le codéveloppement », le document évoque les critiques aussi bien ultralibérales qu’altermondialistes faites à l’aide, et s’étend surtout sur les potentialités du continent africain en termes de croissance économique sans que l’on comprenne clairement si ces potentialités sont prometteuses pour l’Afrique elle-même ou plutôt pour ses principaux « partenaires » économiques dont la France. Citant abondamment la littérature de Jean-Michel Severino, qui vient de quitter la direction de l’Agence Française de Développement ***ce qui explique sans doute son optimisme déconcertant quant à la situation du continent et au bilan de la politique française de coopération, le rapport décrit, selon ses propres termes « un paysage résolument optimiste de la situation économique africaine ». Il souligne pourtant quelques lignes plus loin que l’Afrique subsaharienne demeure le « sanctuaire » de l’extrême pauvreté dans le monde… Convenons que se féliciter d’une telle situation relève d’une conception pour le moins curieuse de l’économie!

 

En fait, ce n’est pas la situation économique de l’Afrique proprement dite dont ce rapport fait l’éloge, mais bien les immenses potentialités qu’elle revêt pour les agents économiques étrangers. La suite du document est consacrée à un tour d’horizon des principaux investisseurs étrangers en Afrique, autrement dit du point de vue des auteurs, des concurrents de la France dans la quête des immenses ressources africaines. La Chine, l’Inde et le Brésil sont ainsi passés en revue, même si le rapport confirme le fait que « la France garde une place privilégiée en stock de capital en Afrique » avec 7,7% du stock total d’investissements directs étrangers en Afrique, derrière le Royaume-Uni et les Etats-Unis mais très loin devant la Chine (0,6% seulement). Ce constat relativise au passage le tableau alarmiste que dressent parfois les autorités françaises d’une France marginalisée face à la concurrence féroce de la Chine sur le continent africain.

 

Pourtant, les préconisations de ce rapport sont essentiellement tournées vers l’implantation des entreprises françaises en Afrique, perçue comme un des moyens privilégiés de soutenir la croissance française dans les années à venir : « L’Europe, et nous nous appuierons d’abord sur l’exemple et les aspirations de la France, a besoin de doubler le rythme de croissance de son PIB si elle veut maitriser durablement son chômage, le service de ses dettes et le financement de ses acquis sociaux. […] Un défi dont l’Afrique peut devenir l’une des solutions ». Si « l’exploitation des matières premières africaines par des sociétés du Nord ou l’accueil de réfugiés politiques ne sont pas des politiques de codéveloppement », en revanche, la participation des entreprises françaises dans des « secteurs indispensables au développement de l’Afrique tels que les transports, l’énergie, l’assainissement, l’eau, la santé, l’éducation ou encore le logement » doit être encouragée. Autrement dit, il faut renforcer encore davantage le contrôle des entreprises françaises sur un certain nombre de services publics dans les pays africains. Les nombreux exemples de privatisation de services publics au profit de groupes français dans différents pays d’Afrique francophone ont pourtant mis en évidence les risques de dérives extrêmement préjudiciables pour les économies locales, tant au niveau de la qualité du service fourni que de la situation des finances publiques****.

Enfin, le traditionnel catalogue de propositions concrètes qui constitue la fin du rapport met fin à toute ambiguïté, s’il en subsistait encore. En dehors des habituelles propositions relatives à la bancarisation et à l’optimisation des transferts financiers des migrants, à l’organisation des mobilités et aux transferts de savoirs et de technologies, qui figurent dans chacun des nombreux rapports produits sur le codéveloppement depuis 15 ans mais qui n’ont jamais été mises en œuvre, on retrouve surtout des propositions permettant de favoriser les investissements privés des entreprises françaises en Afrique. Il est ainsi suggéré de « transformer graduellement l’aide publique aux secteurs productifs en garanties pour les investissements réalisés par les acteurs privés », de « mettre le private equity (ou capital-investissement) français au service du codéveloppement » ou encore de « créer un fonds d’investissements pour le codéveloppement abondé par les produits d’épargne des migrants » afin de garantir les prêts aux entreprises qui souhaitent investir dans leur pays d’origine…

 

L’Institut Montaigne, un observateur peu objectif des relations économiques franco-africaines

 

Il est surprenant de retrouver dans un document consacré au codéveloppement un tel catalogue de promotion des investissements français en Afrique, propositions qui paraissent bien éloignées du champ de la politique migratoire dans lequel s’inscrit habituellement la question du codéveloppement. Mais l’examen de la source de ce rapport permet d’éclairer ce choix de « réinventer le codéveloppement » au profit des intérêts économiques français en Afrique. L’Institut Montaigne est en effet un des think tanks, ou clubs de réflexion, les plus influents de la vie politique française. Considéré comme proche de la droite pour certain, du parti socialiste pour d’autres, tout le monde s’accorde pour qualifier ses orientations idéologiques de libérales. Et pour cause, car l’Institut Montaigne est, comme tous les clubs de réflexion de ce type, tributaire de la générosité de ses financeurs, généralement privés. Or, les généreux mécènes de l’Institut Montaigne ne sont autres que les plus grandes entreprises françaises, dont la plupart ont d’énormes intérêts en Afrique : Areva, Bolloré,  Bouygues, Dassault, EADS, Total,  Vivendi, Sanofi-aventis, Veolia Environnement, Vinci,  Air France KLM, GDF Suez, mais aussi de nombreux établissements financiers, ou encore l’Assemblée des Chambres Françaises de Commerce et d'Industrie. Enfin, le rapport-même est issu du travail conjoint du fondateur de l’Institut et président d’honneur d’AXA Claude Bébéar, et de Lionel Zinsou, président du comité exécutif de PAI Partners. PAI Partners qui n’est autre que le leader européen du capital-investissement, autrement dit du fameux private equity si ardemment préconisé par le rapport pour relancer la croissance en Afrique et surtout en France. Dans les affaires comme ailleurs, on est donc effectivement jamais mieux servi que par soi-même !

 

Camille Louis-Bruno

 

 

*Voir notamment T. Lacroix,, Les trois co-développement : articulations et mutations, in Accueillir n°244, décembre 2007

**Voir notamment H. De Haas, «Des mythes tenaces, in Courrier de la Planète n°81-82, juillet-décembre 2006, p. 84-88

***Principal opérateur de la politique française de coopération et d’aide au développement

****Voir par exemple le cas de la cession de la fourniture d’eau et d’électricité au Mali au groupe Bouygues dont l’échec à coûté 11 millions d’euro au contribuable malien (B. Pérez, Le Mali reprend à Bouygues le contrôle de l’eau et de l’énergie, Le Courrier, 12 Novembre 2005)

Par Camille Louis-Bruno - Publié dans : France-Afrique et Françafrique
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Mercredi 26 mai 2010 3 26 /05 /Mai /2010 16:58

 

 

Comme promis, nous poursuivons notre passage en revue de 50 ans d'indépendance dans les anciennes colonies françaises d'Afrique subsaharienne. Dans l'épisode 1, nous revenions sur le contexte et les conditions réelles de la décolonisation, déconstruisant au passage la rhétorique officielle de la décolonisation octroyée et pacifique rendue possible par le génie visionnaire du général De Gaulle. Car si génie il y a eu, c'est comme d'habitude chez le général dans l'habileté politique où la ruse confine parfois à la manipulation. De la même façon que le fameux "je vous ai compris" relevait du pur bluff politique et visait à donner des gages fictifs aux partisans acharnés de l'Algérie française, la proclamation des indépendances a permis de satisfaire aux nouvelles exigences anti-coloniales de la communauté internationale, opportunément défendues par les superpuissances américaines et soviétiques (au bénéfice de leur propre politique impérialiste, cela va sans dire). Il était donc indispensable de céder sur le plan symbolique en proclamant des indépendances en droit, sous peine de voir la France isolée au plan international...

 

Episode 2 : Indépendances de droit mais dépendance de fait

 

Mais dans les faits, point question pour De Gaulle de renoncer aux avantages de l'Empire colonial qui, avec l'arme atomique, constituait le seul attribut permettant à la France de prétendre à un rang de puissance mondiale, même secondaire. Ainsi, alors même que les indépendances sont officiellement proclamées successivement tout au long de l'année 1960, De Gaulle met en place avec son bras droit Jacques Foccart tous les éléments d'un système caché de contrôle politique, économique et militaire permettant à la France de garder toute son influence sur ses anciennes colonies, et de continuer à jouir des bienfaits de l'Empire. Car les avantages économiques et stratégiques du maintien de la mainmise française sur son "pré-carré" africain étaient, et restent encore dans une certaine mesure, très importants. On peut d'ailleurs en énumérer les principaux. Sur le plan économique, c'est avant tout l'accès garanti aux matières premières stratégiques et/ou très rentables (pétrole, uranium, bois etc.). Sur le plan géopolitique et stratégique, c'est également le maintien d'un poids décisionnel important à l'ONU, qui ne peut être garanti que par des États clients qui soutiennent systématiquement les positions françaises ; et dans une moindre mesure la valorisation du rôle de la France comme « sous-traitante » des États-Unis pour contenir l'expansion communiste sur le continent africain dans un contexte de guerre froide. Enfin, il faut mentionner un dernier élément non-négligeable pour les dirigeants français : le financement occulte de la vie politique française (d'abord du parti gaulliste, puis de tous les grands partis français), à travers les détournements de l'aide et des rentes des matières premières.

Mais comment l'homme de l'ombre du Général De Gaulle, le sulfureux Jacques Foccart, expert es coups tordus et cofondateur du SAC, qui s'est rapidement spécialise sur les affaires africaines, est-il parvenu à maintenir un tel contrôle sur le pré-carré français en dépit des indépendances officiellement proclamées ? La reconnaissance des nouvelles nations africaines est en effet unanime, et un certain nombre d'entre elles affichent dès lors des velléités d'autonomie et de développement, quitte à jouer plutôt le rapprochement avec l'Union soviétique, politiquement et économiquement plus intéressant que la tutelle française dans le nouveau contexte de guerre froide. En dépit de cette volonté d'indépendance réelle et de cette légalité internationale proclamée, c'est donc par tout un ensemble de mécanismes, nécessairement occultes car illégaux, que la France de De Gaulle et de ses successeurs, toujours assistés par l'infatigable Foccart, va parvenir à garder un contrôle extrêmement strict et très profitable sur ses anciennes colonies africaines. Ce système de domination, qu'on désignera bien plus tard par le terme de Françafrique suite aux travaux de François-Xavier Verschave, se joue tout à la fois sur les plans politique, militaire et économique, à travers différents mécanismes que nous allons tenter de décrire ici brièvement.

 

Dépendance politique

 

Pour s'assurer du soutien indéfectible et de la soumission politique de ses anciennes colonies, la France a essentiellement procédé par l'installation et la protection de chefs d'États « amis», l'exemple le plus flagrant étant sans doute celui du gabonais Omar Bongo, pilier historique de la Françafrique qui a reconnu être issu des services secrets français. Pour ce faire, différentes méthodes ont été utilisées selon les époques et les situations particulières de chaque pays. D'abord, la violence, comme ce fut le cas au Cameroun où le populaire mouvement indépendantiste de l'UPC mené par Ruben Um Nyobé a été écrasé dans un bain de sang par la France et ses alliés locaux, provoquant entre 1957 et 1970 entre cent et quatre cent mille morts, selon les estimations.

Dans d'autres cas, quand la population était parvenue à se doter de leaders éclairés, la France a procédé directement par l'assassinat politique. Ce fut notamment le cas au Togo où Sylvanus Olympio fut assassiné par un quarteron d'officiers franco-togolais fraîchement débarqué des guerres coloniales indochinoises et algériennes, parmi lesquels se trouvait un certain Etienne Eyadéma. Celui-ci prendra par la suite la tête du pays, instaurant une dictature militaire impitoyable durant près de quarante ans, avant d'être remplacé à sa mort par son fils Faure Gnassingbé. On peut également signaler la mort pour le moins suspecte du prometteur dirigeant Centrafricain Boganda et enfin, quelques années plus tard, le cas de Thomas Sankara, leader charismatique du Burkina-Faso qui fut renversé et assassiné par son ami de l'époque, l'actuel chef d'État burkinabé Blaise Compaoré, avec le soutien de la France (et l'appui de l'indéfectible président ivoirien Félix Houphouët-Boigny).

Dernière méthode, la plus présentable et donc la plus utilisée aujourd'hui, la fraude électorale massive qui permet d'écarter systématiquement tout candidat issu des aspirations des peuples concernés, pour installer des dirigeants dévoués à la cause française. A l'exception de la Guinée de Sékou Touré, coupable d'avoir osé dire « non » à De Gaulle en 1958, et épisodiquement, de quelques pays trop pauvres en ressources pour exciter les appétits français comme le Mali, ou le Niger (jusqu'à la découverte de l'ampleur de ses réserves d'uranium), aucune ancienne colonie africaine de la France n'a échappé à ces coups d'États électoraux soutenus, voire organisés par la France.

Avant d'examiner les mécanismes de prédation économique qui justifient cette ingérence politique, une question s'impose : comment ces dirigeants africains ont-ils pu accepter un tel marché, hypothéquant pour des décennies le développement de leur pays et le bien-être de leurs populations ? La réponse est aussi simple que désolante, c'est l'appât du gain. Les termes du marché implicite passé par la France avec ces potentats locaux peuvent se résumer ainsi « laissez-nous décider de la conduite des affaires du pays, et en échange de votre silence et de votre soutien, servez-vous à volonté dans les caisses de l'État ». Et les intéressés (au premier rang desquels les Eyadéma, Mobutu, Traoré, etc.) ne se sont pas fait prier, constituant parfois des fortunes considérables égalant la dette extérieure de leurs pays ! On notera au passage que ce marché digne de Faust a eu des conséquence terribles sur l'ensemble des sociétés concernées, cette logique de corruption à outrance ayant nécessairement perfusé par capillarité descendante à tous les niveaux de l'administration, et de la sphère économique dans son ensemble...

 

Domination militaire

 

Sur le plan militaire, la domination est également flagrante. Elle passe bien sûr par la présence de bases militaires sur le continent africain, dont il ne reste aujourd'hui que deux vestiges (Gabon et Djibouti) depuis la fermeture de la base de Centrafrique et tout récemment de celle du Sénégal, et la transformation de celle de Côte d'Ivoire en statut d'opération extérieure, auxquelles il faut ajouter la présence militaire au Tchad, sous statut d'opération extérieure provisoire depuis... 1986. Si le nombre de soldats français présents de manière permanente sur le sol africain a fortement diminué depuis les années 1960, il faut noter que cette réduction s’est accompagnée d’un accroissement constant des moyens de projection depuis la métropole, et qu'il reste tout de même à l'heure actuelle environ 6000 soldats français prépositionnés dans les bases permanentes, auxquels il faut ajouter de 3000 à 5000 soldats présents dans le cadre d’opérations extérieures ainsi qu’une présence maritime permanente dans le Golfe de Guinée (affectée à la surveillance des champs pétrolifères).

Les accords de défense constituent l'autre instrument de la domination militaire. Ces accords de défense lient officiellement huit pays africains à la France qui leur garantit son soutien en cas de menace extérieure et intérieure. Ces huit accords officiels s'accompagnent en outre de toute une série d'accords plus ou moins secrets d'assistance technique et de coopération militaire. Le corollaire de cette coopération est bien sûr la vente d'armes pour laquelle la France se classe encore au 3e ou au 4e rang mondial selon les années, et se distingue de ses concurrents, britanniques notamment, par l'opacité qui entoure ces exportations aussi bien en termes de volumes et de types d'équipements que de pays destinataires et des garanties qu'ils offrent en matière de respectabilité.

A tout cela s'ajoute la domination militaro-policière qui s'exerce à travers toute une série d'officines publiques et privées, l'envoi de mercenaires parfois mandatés et équipés par la France (comme le fameux corsaire de la Rpublique Bob Denard), et la fourniture d'agents et de matériel de sécurité visant à former et à équiper des polices politiques comptant parmi les plus violentes du monde et qui s'illustrent régulièrement dans la répression sanglante des mouvements d'opposition. Ces pratiques remontent aux origines de la Françafrique, avec par exemple le recyclage des anciens de l'OAS au service de ces polices politiques africaines, qui sont à leur tour passées maître dans l'usage de la torture. Dernier exemple en date, la fourniture par un groupe français de 500 000 euros d'équipement pour les forces de sécurité togolaises (dont certains des cadres ont été mis en causes pour des affaires de tortures et d'exactions sur des militants de l'opposition) à l'approche des présidentielles de 2010, dans le cadre d'un « projet d'appui à la sécurisation des élections », sans compter la formation à la « gestion démocratique des foules » (selon la terminologie utilisée par la coopération française) assurée par des instructeurs français.

 

Prédation économique et pillage des ressources

 

L'exploitation des richesse du continent africain était dès l'origine au cœur du projet colonial. Lorsque celui-ci prend fin, l'accès à certaines ressources stratégiques reste une préoccupation majeure pour le général De Gaulle qui affirme dès 1961 : « Notre ligne de conduite, c’est celle qui sauvegarde nos intérêts et qui tient compte des réalités. Quels sont nos intérêts ? Nos intérêts, c’est la libre exploitation du pétrole et du gaz que nous avons découvert ou que nous découvririons. » Pour remplir cet objectif, le général crée Elf Aquitaine, avec à sa tête un de ses proches issu des services secrets : Pierre Guillaumat. C'est le début de la mise en place du système Elf, qui vise à assurer la mainmise française sur le pétrole et le gaz africain. Cette entreprise ne sera jamais une simple compagnie pétrolière, comme le montre notamment le nombre d'agents secrets qu'elle emploie (jusqu'à 400), et comme le démontrera partiellement l'affaire Elf, lorsque celle-ci éclate à la fin des années 90, éclaboussant au passage les plus hauts personnages de la République dont l'ancien ministre et président du Conseil Constitutionnel Roland Dumas, et même le Président de l'époque, François Mitterrand. Pour prendre la mesure de l'ampleur du système Elf, le mieux est encore de citer son ancien dirigeant Loïk Le Floch-Prigent : « il ne se passe rien dans les pays pétroliers, en particulier en Afrique, dont l'origine ne soit pas Elf »1. Le groupe était en effet au cœur d'un système de corruption à grande échelle, mêlant entre autres ventes d'armes et financement des partis politiques français, tout cela grâce aux immenses rentes pétrolières détournées des pays producteurs avec la complicité grassement rémunérée de leurs dirigeants.

Mais si l'action d'Elf est unique par son ampleur et sa proximité avec les cercles du pouvoir politique et économique en France et en Afrique, ce groupe n'a pas été le seul acteur du pillage des ressources africaines. On peut ainsi mentionner les entreprises métropolitaines que la décolonisation a laissées en position dominante voire monopolistique dans certains pays africains : Compagnie Française de Développement des Textiles (CFDT, devenue Dagris, puis privatisée sous le nom de Géocoton) sur le coton, Rougier sur le bois, CFAO sur le commerce et la distribution, plantations coloniales de bananes, de café, de cacao etc. A ses géants hérités de la colonisation sont progressivement venus s'ajouter des groupes privés qui s'appuient sur l'Afrique pour se développer de manière extraordinairement rapide comme Bouygues, ou encore Bolloré, dont la boulimie et la diversification accélérée des activités sur le continent (transports, médias, commerce, plantations etc.) laissent penser qu'elle tend à remplacer Elf par son influence sur les affaires franco-africaines. Parmi les piliers de la prédation économique des ressources africaines, on peut également citer Areva qui exploite d'immenses mines d'uranium dans des conditions écologiques et sanitaires déplorables et qui soutient par la même occasion les dirigeants en place comme le Président Tandja au Niger, auteur d'un récent putsch constitutionnel pour se maintenir au pouvoir au-delà de la limite légale de ses deux mandats, avant d'être finalement débarqué par un nouveau putsch militaire globalement soutenu par le peuple nigérien. On peut enfin citer Total, qui a absorbé la trop sulfureuse enseigne Elf, ou encore BNP Paribas très implantée dans le secteur stratégique de la banque en Afrique.

Outre l'action des entreprises, qui bénéficie le plus souvent d'un soutien plus qu'appuyé de la part du pouvoir politique français, l'exploitation économique de l'Afrique est facilitée par des éléments systémiques que sont les accords de coopération économique qui assurent à la France un quasi-monopole d'accès à certaines ressources stratégiques ou particulièrement rentables, et surtout le Franc CFA, véritable camisole contraignant les anciennes colonies africaines à commercer en prioritairement avec la France, et qui fut également un outil de détournements et de blanchiment massifs. Enfin, les pays africains sont également prisonniers du carcan d'une dette exponentielle, contractée par des dictateurs irresponsables avec l'encouragement bienveillant de Paris, et qui entrave aujourd'hui inexorablement le décollage économique de ces pays...

 

Ces trois dimensions de la domination de la France sur ses anciennes colonies africaines sont encore présentes aujourd'hui, bien que l'on constate une évolution notable dans les formes de la domination comme dans les discours qui entourent cette politique de plus en plus contestée. Nous aurons donc prochainement l'occasion de continuer ce tour d'horizon de 50 ans d'indépendance des anciennes colonies africaines de la France, en examinant notamment les évolutions récentes de la Françafrique, et la problématique plus globale de l'insertion de l'Afrique dans la mondialisation, insertion qui se traduit le plus souvent par une extraversion exacerbée et surtout subie, et qui entrave fortement le développement et l'essor des économies domestiques africaines...

1« Confession » de Loïk Le Floch-Prigent, 12/12/1996

Par Camille Louis-Bruno - Publié dans : France-Afrique et Françafrique
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Vendredi 21 mai 2010 5 21 /05 /Mai /2010 12:28

 

 Alors que les signes négatifs se multiplient sur le terrain du renouveau des relations franco-africaines, la nomination de Dov Zerah à la tête de l'AFD apparaît comme un nouveau recul et préoccupe fortement les acteurs de la solidarité internationale, et plus largement les observateurs avertis de la scène fra nçafricaine...


AFD.jpg Depuis la fin du mandat du directeur sortant de l'AFD, Jean-Michel Sévérino, le 25 avril dernier, on attendait avec impatience le choix de son successeur par le président Nicolas Sarkozy. Des sources bien informées décrivaient d'ailleurs depuis plusieurs semaines le  ballet des candidats entre les bureaux de Claude Guéant à l'Elysée et ceux d'Alain Joyandet au secrétariat d'État à la coopération et à la francophonie. Parmi ceux-ci, de hauts fonctionnaires au pedigree éloquent comme Philippe de Fontaine Vive, vice-président de la Banque européenne d’investissement (BEI), ou encore Ambroise Fayolle, administrateur à la Banque mondiale et au FMI. Le suspense aura été anormalement long, ce qui traduit le caractère très stratégique que revêtait cette nomination aux yeux du président de la République. Mais à ce titre, le choix finalement arrêté n'a rien de rassurant pour les observateurs de la coopération franco-africaine partisans de la rupture avec les pratiques tant décriées de la Françafrique, bien au contraire...

 

Car l'heureux élu n'est autre que Dov Zerah, énarque de 55 ans dont le parcours déjà très long dans les milieux politico-financiers de la Françafrique ne laisse que peu d'espoir quant à la rénovation tant attendue. Celui-ci fut en effet successivement chargé du suivi des procédures d'aide au développement et des mécanismes de financement des entreprises, puis chef de la réglementation et des relations avec la profession bancaire au Trésor, postes hautement sensibles quand on connait la nature des relations de coopération économique et bancaire entre la France et de nombreux pays africains. Mais surtout, Dov Zerah fut jadis le directeur de cabinet du sulfureux Michel Roussin (ancien collaborateur de Chirac à la mairie de Paris mis en cause dans plusieurs affaires de blanchiment et de financement occulte, et actuel vice-président pour l'Afrique du groupe Bolloré) au secrétariat d'État à la coopération, sous le gouvernement Balladur, avant de prendre la tête du groupe public Dagris (ex-Compagnie Française Des Textiles), dont il a orchestré la privatisation sous le nom de Géocoton, et qui contrôle la production et la commercialisation du coton dans de nombreux pays d'Afrique francophone, dont il constitue la principale culture d'exportation.

 

Un palmarès déjà hautement significatif, auquel s'ajoute le soutien acharné dont sa candidature à fait l'objet de la part de l'émissaire occulte, mais incontournable, de la Françafrique, l'avocat Robert Bourgi. Le profil de ce candidat, également par ailleurs conseiller municipal de Neuilly-sur-Seine et président du Consistoire Israélite de Paris, laisse si peu de doute sur la mouvance qu'il représente en matière de relation franco-africaine que l'ancienne équipe dirigeante de l'AFD, pourtant loin d'être exempte de tout reproche en la matière, se serait elle-même opposé à cette nomination en laquelle elle voit une victoire des réseaux de la Françafrique, et un très mauvais signe quant à la modernisation des modalités de gestion de l'aide sur le continent. Dans ces conditions, on peut aisément imaginer la réaction du monde des ONG de solidarité internationale et de plaidoyer sur les relations Nord-Sud, déjà très critiques à l'égard de l'action de l'AFD, et qui sont tout bonnement atterrées par ce choix qui laisse augurer du pire quant à la gestion de l'aide publique au développement de la France.

 

C'est donc un bien mauvais signe que leur a envoyé Nicolas Sarkozy, à la veille d'un sommet franco-africain censé incarner la rénovation tant annoncée et attendue, mais déjà très largement décrié par la plupart des observateurs du microcosme franco-africain, notamment pour sa focalisation affichée que les questions économiques, et en particulier sur la place des entreprises françaises sur le continent et leur rôle supposé d'acteurs du développement. Décidément, sur le terrain de la politique africaine comme sur bien d'autres sujets, les promesses de rupture affirmées avec emphase par la président Sarkozy semblent bien reléguées au rang de vœux pieux, voire de grossières tentatives de diversion.

 

Camille Louis-Bruno

Par Camille Louis-Bruno - Publié dans : France-Afrique et Françafrique
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Mercredi 21 avril 2010 3 21 /04 /Avr /2010 13:49

Le comité des sages nommé par le président de la République du Mali a remis ce lundi son projet de réforme de la Constitution. Contrairement à ce qu’indiquaient des rumeurs persistantes dans l’entourage du président Amadou Toumani Touré, la limitation du nombre de mandat présidentiel est maintenue, ce qui signifie qu’ATT devra comme prévu passer la main en 2012. Si certains progrès démocratiques sont également à souligner dans cette réforme, on reste tout de même perplexe face à la pluie d’éloges qui s’abat à nouveau sur le président ATT et par la même occasion sur le Mali, considéré comme un modèle de démocratie dans la sous-région, voire dans toute l’Afrique. Pourtant, la « démocratie » malienne est loin d’être parfaite, à tel point qu’on s’interroge sur sa réalité. Quant au bilan économique et social d’ATT, il est tout simplement calamiteux…

Logo 50ans du Mali

L’ « exemple malien »?

 

Les bruits couraient depuis quelques mois sur la possibilité que le président de la République du Mali cède à son tour au virus de plus en plus répandu en Afrique du « tripatouillage constitutionnel », c'est-à-dire de la modification de la Constitution permettant au président de se maintenir au pouvoir. Mais le projet de réforme annoncé ce lundi a écarté l’hypothèse d’un troisième mandat d’ATT en maintenant la limitation du nombre de mandats présidentiels. Par ailleurs, ce projet semble marqué par une volonté d’approfondir les acquis démocratiques et de renforcer la stabilité des institutions, en décourageant notamment une pratique caractéristique des « démocraties » africaines (mais pas exlusivement de celles-ci, comme le montre e cas d’un Eric Besson) qu’on nomme là-bas le "nomadisme" ou la "transhumance politique".

Il n’en fallait pas plus à la presse africaine et internationale pour chanter à nouveau les louanges d’un dirigeant qui fait à bien des égards figure d’exception sur le continent africain. Il faut en effet rappeler la trajectoire hors norme de ce président, considéré comme le héros de la démocratie malienne… C’est pourtant les armes à la main qu’Amadou Toumani Touré fait son entrée sur la scène politique malienne en 1991. Porté par l’élan populaire et les révoltes étudiantes contre la dictature militaire de Moussa Traoré, il dépose celui-ci et prend la tête d’un Comité de transition militaire qui organise une conférence nationale, puis des élections législatives et présidentielles, à l’issue desquelles il remet le pouvoir au président élu Alpha Oumar Konaré. C’est auréolé de cette réputation de « soldat de la démocratie », mais cette fois en civil, qu’il se fait élire à la tête du Mali en 2002, puis réélire au premier tour en 2007, malgré des accusations de fraudes de la part de l’opposition.

Ce parcours atypique s’explique sans doute par la personnalité d’un homme qui, contrairement à la plupart de ses homologues du continent, fait preuve de mesure dans sa pratique du pouvoir comme dans ses déclarations, et qui est parvenu à regrouper la quasi-totalité de la classe politique autour de lui grâce à sa politique du consensus. Ses commentaires sur cette réforme et son départ prochain de la présidence illustrent bien ce caractère conciliant et cet apparent détachement du dirigeant malien : « après le pouvoir il y a la vie ! ».

Les comparaisons internationales auxquelles se livrent aujourd’hui les journaux burkinabés ou togolais sont donc forcément flatteuses pour le président ATT. Il faut dire que les parlementaires Djiboutiens viennent de voter (à l’unanimité) une révision de la constitution permettant au président Ismaïl Omar Guelleh de briguer un troisième mandat, et que le président burkinabé Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 23 ans, songerait à faire de même. La personnalité d’ATT tranche également avec l’exubérance mégalomaniaque d’un Wade, la posture martiale d’un Faure Gnassingbé ou encore l’obstination criminelle des dirigeants ivoiriens, pour ne citer que des proches voisins.

 

Une « démocratie » bien énigmatique …

 

Pourtant, en matière de démocratie au sens large, c'est-à-dire en termes de processus électoraux mais aussi de bonne gouvernance ou de droits humains, le régime malien est très loin d’être exemplaire. Sur le seul plan électoral, la transparence et la fiabilité des élections fait débat. Les dernières présidentielles ont été marquées par de sérieuses accusations de fraudes, sans parler d’un taux d’abstention impressionnant de 74% qui témoigne à lui seul d’un dysfonctionnement, pour ne pas dire plus, de la démocratie. Et à écouter les témoignages de certaines personnes affirmant par exemple avoir voté plusieurs fois dans différents bureaux de votes lors d’un même scrutin alors même qu’elles étaient mineures, on s’interroge sur les critères qui font du régime malien un modèle de démocratie...

Mais surtout, la corruption et la mal gouvernance y sont endémiques. Les détournements et les collusions entre pouvoir économique et politique sont érigées en système et conduisent à une véritable mise à sac des ressources publiques au profit d’une élite restreinte qui s’enrichit à une vitesse vertigineuse. Pour preuve la multiplication de véhicules hors de prix comme les fameux Hummer dans une capitale où l’accès aux soins, à l’eau potable voire à la nourriture est loin d’être assuré pour tous.

La vie politique malienne est d’ailleurs quelque chose de profondément mystérieux pour un observateur non-averti. Plus de cent partis politiques s’y côtoient sans que personne ne puisse dresser une cartographie des forces politiques, par exemple sur une échelle droite-gauche. Les alliances se succèdent aussi rapidement que les divisions, mais aucune alternance ne semble émerger de ce magma informe et continuellement mouvant, où le fameux nomadisme politique et la politique du ventre sont les règles d’or. Malgré cette multiplication de mouvements politiques qui ne semblent avoir d’autre vocation que d’assurer l’ascension personnelle d’individus, aucun réel débat de fonds, et surtout aucune opposition audible et crédible au pouvoir en place, la plupart des grands partis étant rassemblés autour du chef de l’Etat dans le cadre du fameux consensus national.

Comment expliquer ce phénomène déroutant de cohabitation générale aussi pacifique qu’insipide de la classe politique malienne difficile à imaginer lorsque l’on connait la férocité des oppositions et des combats de la vie politique française ? Je me risquerais à proposer deux hypothèses, sans pour autant trancher et répondre à cette question délicate. Tout d’abord, l’histoire particulière du pays et l’organisation sociale dont il a hérité. En effet, le Mali actuel est l’héritier quasi-direct de l’empire du Mali, également appelé empire Mandingue, fondé par Soundiata Keita au XIIIe siècle. Suite à de sanguinaires guerres entre royaumes, le chef victorieux convoqua les différentes tribus lors d’une assemblée exceptionnelle au cours de laquelle ceux-ci adoptèrent la charte du Mandé, ou Kurukanfuga, qui, entre autres dispositions d’organisations sociales et politiques très avancées pour l’époque, édicta en loi la cohabitation pacifique et les alliances entre tribus, et codifia ce qu’on appelle encore aujourd’hui les relations de cousinage, ou senenkounia. Ces règles de comportements et de relations sociales basées sur le dialogue et la conciliation continuent à imprégner fortement la société malienne contemporaine, et influencent également la vie politique du pays.

Mais cette explication parait trop séduisante, et surtout trop pittoresque pour être totalement convaincante. On peut d’ailleurs y opposer l’explication cynique de la fameuse politique du ventre qui conduit l’ensemble des opposants au pouvoir en place à s’autocensurer pour « aller à la soupe », c'est-à-dire se faire nommer à un poste à responsabilité pour bénéficier des rentes y afférents. On peut donc également considérer ce phénomène comme l’expression d’un pacte implicite de la classe politique malienne, c'est-à-dire a priori de l’élite, pour s’entendre sur le dos de sa population et se partager les richesses nationales.

Enfin, on ne reviendra pas ici en détail sur la question des droits humains, en particulier sur la situation des enfants et des femmes qui sont quotidiennement et massivement victimes de violations graves des droits les plus élémentaires, mais également sur celle des contre pouvoirs que sont les journalistes ou encore les syndicats qui sont également victimes de pressions voire d’exactions.

En dépit d’une image démocratique essentiellement due au parcours et à la personnalité du président actuel et largement relayée par les médias et la communauté internationale, le Mali est donc loin de la réelle démocratie politique et institutionnelle, et parait encore plus loin de son corolaire qu’est l’Etat de droit et qui se caractérise par la garantie des libertés publiques et individuelles, notamment grâce à l’existence d’une justice équitable et impartiale, ce qui est loin d’être le cas au Mali.

 

Le bilan désastreux du président ATT

 

ATT 266299282 Outre ces considérations sur la réalité de la démocratie malienne, les éloges adressés au Mali d’ ATT paraissent encore plus choquantes lorsqu’on s’intéresse d’un peu plus près au bilan économique, social et politique de l’actuel président de la République. Les indicateurs économiques comme ceux du développement humain restent au plus bas, et continuent à placer systématiquement le Mali en queue des classements internationaux. La sécurité alimentaire n’est pas encore assurée partout, comme le montrent les bruits qui circulent actuellement sur des risques de famine au nord du pays, l’accès aux soins de base n’est pas assuré pour la majorité de la population, sans parler de la faillite totale du système éducatif. Traditionnellement calme, notamment pour les raisons évoquées plus haut (à l’exception de la partie Nord du pays où vivent les tribus touarègues), le Mali connait pourtant actuellement un climat d’agitation et de crispation sociale inédit. Le démantèlement et le bradage des grandes sociétés publiques au bénéfice de prédateurs économiques français mais aussi maliens, réalisé avec la complicité active et intéressée d’une partie de la classe politique, a plongé les secteurs traditionnellement moteurs de l’économie malienne dans le marasme le plus total, laissant des milliers de travailleurs sur le carreau. L’agitation syndicale est durement réprimée, tout comme les délits de presse. On observe également une inquiétante montée de l’insécurité à Bamako, et une poussée plus alarmante encore du radicalisme musulman dans une société pourtant traditionnellement très tolérante sur le plan spirituel.

Enfin, malgré la résistance dont fait preuve le président ATT sur le dossier très sensible des accords migratoires, qu’il refuse de se laisser imposer par la France, la récente affaire des otages occidentaux d’AQMI montre la faiblesse de ce président sur la scène internationale. Celui-ci a en effet été contraint de négocier avec un groupe terroriste qui menace gravement la sécurité du Mali et de la région, au seul profit de l’ancienne puissance coloniale française, et au prix inestimable de la confiance de ses partenaires sahéliens et surtout de la sécurité future de cette zone.

 

De la démocratie en Afrique et ailleurs : 2 poids 2 mesures…

 

On a donc bien mal à comprendre les compliments admiratifs que formulent aujourd’hui les médias internationaux à l’égard du Mali d’ATT. Ce décalage entre les discours et la réalité nous parait révélateur du phénomène des « deux poids deux mesures » qui caractérise les commentaires et analyses de la situation politique africaine. En effet, les standards sur lesquels on juge les « progrès » d’une « démocratie africaine » sont loin d’être les même que ceux qui servent à évaluer la situation des pays occidentaux. On peut d’ailleurs considérer qu’il n’y a là rien d’étonnant compte-tenu de la situation de départ et de l’évolution politique des pays africains qui ne peut être raisonnablement comparées à celles des vieilles démocraties occidentales. Mais ce raisonnement revient à affirmer une inégalité intrinsèque face à la démocratie et au développement que nous nous refusons à accepter, comme nous nous refusons à accepter qu’on considère une élection présidentielle comme satisfaisante au seul motif qu’elle s’est déroulée sans violence, et en dépits des innombrables irrégularités et fraudes constatées dont chacune d’elles aurait suffit à invalider une élection dans n’importe quel pays réellement démocratique, comme ce fut le cas dernièrement au Togo. Pour sortir de l’impasse démocratique en Afrique, il est donc urgent de rompre avec ce double-discours dont l'objectif est d'affaiblir les partisans d’une véritable démocratie en distillant l’idée qu’une démocratie imparfaite, voire fantoche, constitue déjà un progrès largement suffisant pour les africains.

 

21 avril 2010

 

Fakourou COULIBALY

Par Camille Louis-Bruno - Publié dans : Afrique - Politique et société - Communauté : POLITIQUE AFRICAINE
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